Heil Tanz

Creazione 2004


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Coreografia Caterina Sagna
Con Joan Anguera , Alessandro Bernardeschi, Jordi Collet, Luis Jaime Cortes, Antonio Montanile, Mauro Paccagnella, Jean Sasportes, Damir Todorovic

Drammaturgia Roberto Fratini Serafide
Musiche e suono Scott Gibbons 
Direzione degli attori Carlotta Sagna 
Luce Philippe Gladieux 
Tecnico suono Carlos Bottos 
Assistente alla coreografia Elena Majnoni 

Traduzione Dominique Paravel

Realizzazione video Daniele Riccioni
Cameramen Emilio Bagnasco, Basilio Spiropoulos 
Suono video Ilaria Bellucci 
Fotos Maarten vanden Abeele 

Ringraziamenti Dominique Mercy, Jan Lauwers, Sandro Pascucci, Jérôme Franc
Grazie anche al Teatro della Limonaia (Sesto Fiorentino, Firenze), al Café Ada (Wuppertal), e al Comune di Gibellina 

Produzione Associazione Compagnia Caterina Sagna
Coproduzione Arcadi - Îles de Danse (Paris), Opéra de Lille, Fondazione RomaEuropa (Roma), Kustcentrum Vooruit (Gent), CCN Grenoble, Mc2 (Grenoble), King's Fountain, Halle aux Grains (Blois), Espace des Arts (Chalon sur Saône), Residenza di creazione: La ferme du buisson (Marne la vallée) 

 


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Point d'orgue d'une trilogie dont la subtile dramaturgie s'attache pièce après pièce à disséquer les fonctions du pouvoir et ses différentes distributions – la famille dans Sorelline, la vie d’une compagnie de danse dans Relation publique – Heil Tanz ! , conforme à son titre provoquant et tellement évocateur, ouvre ce troisième volet par une discrète et presque diabolique entrée en spectacle. Dans cette création, la chorégraphe italienne creuse le sillon hérétique d’un propos que la plupart du temps, à l’évidence, on préfère dissimuler. Cet ennemi intime qui habite chacun de nous et transpire dans toute société: violence, domination, comportements et structures totalitaires. Manifestations qui s’inscrivent en tout premier lieu à travers le corps et le langage. 

Dans Heil Tanz ! , ce dévoilement est historiquement et humainement posé avec une autodérison corrosive, au plus proche de l’environnement dans lequel Caterina Sagna officie. D’abord le métier du danseur, la posture du chorégraphe, l’espace théâtral et son rapport à l’autre. Dans ce contexte, la critique et le spectateur. Mais le spectre de cette réflexion ne saurait se limiter à des frontières si réduites, aussi se propage-t-il dans l’espace et le temps. Les initiés pourront y retrouver quelques références à l’histoire trouble de la nouvelle danse allemande, plébiscitée à ses débuts par le IIIè Reich, son développement à travers la danse-théâtre jusqu’à nos jours. Et comme ce délicat sujet ne saurait se concevoir sans le milieu, la culture, dans lequel il baigne, il s’étendra donc aussi à toutes sortes d’évènements européens, actuels ou passés que chacun peut reconnaître à travers différents éléments suggestifs disséminés dans la pièce. Autant de discours et attitudes publiques ou intimes par où se révèle l’obscure, l’obscène banalité du fascisme ordinaire. 

Exclusivement interprété par huit danseurs et acteurs masculins, ce spectacle est conçu dans une grande sobriété. ../images vidéo, mise en scène et danse, procèdent d’une écriture qui lie organiquement le geste à la parole. Ecriture qui est en soi une savoureuse opération de déminage et pulvérise au passage bon nombre de clichés. 

Heil Tanz ! propulse sur scène d’étranges prophéties. Comme un étal de magie noire, de sulfureuses révélations transparaissent entre situations théâtrales, associations d’../images et de paroles. Leur ambiguîté déclarée déstabilise le regard et l’écoute, dérange nos catégories et mode de pensées. Prophéties des temps modernes lacérées par des éclairs d’ironie. Encres sombres dont la dégradante beauté entache mémoires et convictions. La dramaturgie sournoisement érudite à l’œuvre dans Heil Tanz !, entre en mouvement. Objet du délit : la danse. Dispositif : son procès. Comme un film en négatif, attaché à la dimension nihiliste du discours, le spectacle est entièrement subverti, et mène son public sur un drôle de chemin, dans les morsures du réel. 

Irène Filiberti

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Heil Tanz ! 
La danse, laboratoire de l’oppression selon Caterina Sagna 
par Myriam Blœdé 
Cassandre, n° 59, automne 2004 

En septembre dernier, la prise d’otages de l’Ècole de Beslan, en Ossétie du Nord,fut l’occasion de raviver le souvenir d’une autre prise d’otages1 dont l’issue fut tout aussi tragique et révoltante : celle du théâtre moscovite de la Doubrovka. Dans la masse des horreurs qui déferle quotidiennement, la plupart d’entre nous l’avait oubliée… Mais pas la compagnie de Caterina Sagna qui, dans le rôle de la conscience inquiète et du témoin gênant, s’apprête à créer Heil Tanz !, une pièce très culottée, politique et incisive, une pièce plutôt grinçante et follement drôle. 

Rien de commun, en effet, entre Heil Tanz ! et l’une ou l’autre de ces larmoyantes et consensuelles productions de masse, qui prétendent dénoncer le sort funeste de telle ou telle frange de la population ici ou là-bas, hier ou aujourd’hui. D’une part, parce que le pathos est totalement proscrit de l’œuvre de Caterina Sagna : le rire – en général, et en particulier celui que génère l’auto-ironie – est d’ailleurs devenu l’une de ses armes les plus redoutables. D’autre part, parce que le propos de la chorégraphe italienne est à la fois plus vaste et plus restreint : nourri par l’actualité et par l’histoire proches et lointaines, mais inidentifiable à tel ou tel événement particulier, il en est d’autant plus efficace. 

En toute simplicité et comme le suggère son titre, Heil Tanz ! est une "tentative d’Èpuisement", d’examen méthodique ou d’étude raisonnée des obscures relations qu’entretiennent la danse et le pouvoir. Selon Caterina Sagna : "La vérité inacceptable est que danse et pouvoir se partagent depuis des siècles l’impératif primaire d’asservir les corps. La docilité du corps, son “obéissance” aux ordres, serait le rêve commun du danseur et du dictateur…". C’est la réflexion, absurde et assumée comme telle, qui fonde Heil Tanz ! 

Si la question du pouvoir hante ouvertement les dernières créations de Caterina Sagna, jamais elle n’avait été abordée de manière aussi directe, frontale. Ce qui tient sans doute au fait que, comme dans ses précédents opus, la chorégraphe ne profite pas de son "autorité" pour déserter le champ (de tirs) sur lequel opère sa critique. Elle le fait d’autant moins ici que la danse – qui est précisément son langage – devient sa cible même. Dans Heil Tanz !, la danse est le prisme dans lequel est observé le pouvoir. Elle est l’outil (l’un des outils au moins) qui permet le développement de la réflexion (dramaturgique) et sa traduction (scénique). Elle en est aussi le support et l’objet. Et, avec elle, le corps, notre sublime et pitoyable lot commun – dont, définitivement, la danse ne peut se passer. La surprise a sa part dans Heil Tanz ! Aussi, il est inutile d’attendre ici une quelconque description de la manière dont s’y prennent la signora Sagna et son équipe pour mener à bien le périlleux exercice dans lequel ils se sont engagés. 

Sachez simplement que la distribution en est résolument masculine – ce qui, comme le reste, donne à penser… – et que des acteurs se mêlent indiscernablement aux danseurs. Sachez aussi que le son, diversement produit, et le texte, lu ou parlé, font partie de ce jeu chorégraphique; de loin en loin, l’image (vidéo) vient lui prêter son concours sans pour autant amoindrir sa dimension charnelle, corporelle. Sachez surtout que Heil Tanz ! n’est une œuvre ni innocente ni inoffensive. La séparation scène-salle y est très perméable, mais d’une perméabilité si subtile et si délicate que c’est là le moindre des dangers qu’encourt le spectateur. Le risque majeur c’est qu’à moins d’être incurablement bouché, cuirassé, indifférent ou apathique, on ne peut qu’être touché (concerné, déstabilisé) par cette pièce, par les questions qu’elle soulève et les réponses qu’elle suggère sans en donner jamais aucune. 

Heil Tanz ! est tout sauf une pièce didactique. C’est une pièce violemment réjouissante et drôlement belle – y compris dans les questions qu’elle pose : sur le pouvoir (et la danse, bien sûr), y compris celui des faibles; sur l’inscription du politique dans l’art et réciproquement; sur les utopies et leurs travers; sur la norme (sa rigidité, sa flexibilité), les conventions et les rôles sociaux; sur le langage, son pouvoir et sa violence propres, ses pièges et ses obscurités; et évidemment sur le corps du pouvoir, le corps objet de pouvoir et le pouvoir des corps…

 

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